Au fil de l'eau

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Koiwai
Rider on the Storm
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Au fil de l'eau

Message non lu par Koiwai » 17 mars 2016, 10:28

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Une ville lambda dont la situation géographique pourra être laissé à l'imagination du lecteur. En bas de cette ville, une rivière où l'eau ne s'écoule plus, stagne, jonchée de déchets et dotée d'une puanteur repoussante. Dans ce coin défavorisé, jour après jour, une vieille dame vient se poser sur le bande d'une petite colline au pied de la rivière. Et jour après jour, elle marmonne des choses seule, s'endort, se ressasse sans cesse un lointain passé, ses souvenirs d'une enfance heureuse en compagnie d'autres jeunes filles, avec ce que ça implique de bavardages plus ou moins insouciants et de repas occidentaux frugaux.
Devant ou auprès de cette vieille femme jonchée sur son banc ou chantonnant chez elle, voisins et passants défilent, chacune s'adonnant à ses activités. Il y a les deux gamins parlant de leur rêve d'avenir, l'employé de mairie entretenant sa relation parfois délicate avec son épouse, des étudiants, un ouvrier d'une entreprise de lentilles optiques s'adonnant à sa tâche sans abnégation... Ils ne se connaissent pas forcément, pourtant tous sont liés, d'une certaine manière, par leur vie auprès de cette rivière nauséabonde, et par l'indissociable image de cette vieille dame pour qui ce cours d'eau autrefois plus virevoltant est un symbole de son bonheur passé...

Nous avons découvert Aoi Ikebe il y a quelques mois avec le magnifique et entièrement en couleur Ritournelle. Elle nous revient pour la deuxième fois dans la collection horizon des éditions Komikku avec Au fil de l'eau, un récit publié au Japon en 2012-2013 donc un peu avant Ritournelle, et qui s'est distingué en 2014 au Japan Media Arts Festival.

Dans ce one-shot, Ikebe laisse de côté les couleurs de Ritournelle pour nous plonger dans un récit choral en noir et blanc, où les vies qui s'entrecroisent, parfois sans réellement se croiser, sont autant d'exemples que le bonheur dans la vie tient parfois en peu de choses. Des rêves d'avenir pour les écoliers, un repas redonnant le sourire à l'employé de mairie et à son épouse tout en rappelant quelques souvenirs, des félicitations pour cet ouvrier plein d'abnégation, des moments passés entre amis pour ces étudiants, tous étant liés de loin à cette vieille dame qui continue de sourire avec nostalgie en se rappelant du bonheur passé.
Pour porter un récit en apparence très simple, l'artiste dévoile un aspect visuel saisissant dans sa légèreté apparente et dans ses non-dits. On retrouve le trait fin, gracieux et enlevé qui nous avait captivé dans Ritournelle, où les expressions retenues des personnages laissent pourtant deviner facilement les choses. Certaines trouvailles de mise en scène sont captivantes et d'une subtilité sans faille, notamment quand il s'agit de mettre les visages en valeur sur des fonds éthérés. Les décors sont là quand il le faut pour saisir l'essence de ce recoin qui devient vite familier, et l'ambiance poétique est très habilement entretenue par un travail d'orfèvre sur l'utilisation des trames et des motifs, d'une finesse exemplaire que ce soit sur les visages, les robes du passé ou les paysages. L'élément où l'artiste bluffe le plus reste toutefois, sans doute, cet art du non-dit où les images suffisent à tout véhiculer : en tête, tous ces passages mêlant passé et présent sans rien dire mais avec une infinie clarté, notamment les transitions où un simple livre comme le Festin de Babette, des simples gouttes de pluie, replonge la vieille dame dans ses souvenirs.

La magie de tout cela est la liberté d'interprétation qu'elle laisse aux lecteurs. On peut simplement profiter des tranches de vies qui se dessinent, apprécier le travail visuel pour le simple plaisir et sans chercher plus loin, ou faire un parallèle entre l'avenir qui attend les écoliers et le passé qui anime la vieille dame, voir l'écoulement de la rivière comme un symbole de la vie stagnante de cette femme, voire émettre un lien encore plus étroit entre cette dame et la rivière... Au vu des dernières pages, ne serait-elle pas une incarnation de l'âme de cette rivière et de tous ces moments de bonheur passé qu'elle a vu défiler ?

On n'en dira pas plus, et l'on conseillera simplement de se plonger dans cette lecture d'une finesse rare, où chaque lecteur pourra apprécier l'ouvrage comme il en a envie, en y voyant ce qu'il souhaite y voir. C'est une seconde pépite qu'Aoi Ikebe et Komikku nous offrent, d'autant que l'édition rend parfaitement honneur à l'oeuvre avec son grand format, sa traduction enlevée, ses vernis fins sur les rabats de la jaquette.
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Mon top lectures (hors nouvelles séries) de 2015 :
RiN 5, A Silent Voice 6, Ushijima 27.

Mon top nouvelles séries de 2015 :
Deathco, Underwater, Les Enfants de la baleine, One-Punch Man.

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