Chiisakobé

Rubrique consacrée aux seinen, c'est à dire des séries se destinant à un lectorat adulte.
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Koiwai
Rider on the Storm
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Chiisakobé

Message non lu par Koiwai » 30 sept. 2015, 16:41

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La fiche sur le site


Tome 1 :

Minetarô Mochizuki a beau être un auteur a forte renommée au Japon, il n'a jamais rencontré le succès qu'il mérite en France. Malgré les deux éditions du cultissime Dragon Head chez Pika, et tandis que le récit d'aventure Maiwai se poursuit très difficilement chez ce même éditeur, c'est Le Lézard Noir qui a décidé de redonner une chance chez nous à cet artiste qui a influencé tant de ses congénères et sur lequel le grand Katsuhiro Otomo n'a pas tari d'éloges (et quand on sait ce qu'Otomo pense des mangakas d'aujourd'hui, c'est quelque chose).

Démarré en 2012, Chiisakobé s'est terminé au Japon début 2015 avec son quatrième volume, et s'est distingué en 2013 en remportant le prix d'excellence au Japan Media Arts Festival. Mochizuki y reprend un roman de 1957 du célèbre Shûgorô Yamamoto, romancier dont la plupart des oeuvres furent, entre autres, adaptées au cinéma par des noms allant d'Akira Kurosawa à Takashi Miike (Barberousse, Sabu ou Dodes'ka-den, c'est lui).
Toutefois, là où le roman originale se déroule à l'époque Edo, le mangaka choisit de moderniser la chose en ancrant l'histoire dans le Japon contemporain. Un procédé qui est loin d'être nouveau, et qu'en manga on a notamment pu voir avec La Tour Fantôme, Je ne suis pas un homme ou Syndrome 1866.

L'oeuvre prend donc place de nos jours et nous plonge dès les premières pages dans un drame, celui de Shigeji, 26 ans, jeune charpentier, qui vient de perdre ses parents et l'entreprise familiale Daitomé dans un incendie. Il décide alors de reconstruire de ses propres mains Daitomé, après s'être remémoré des paroles de son père : "Quelle que soit l’époque dans laquelle on vit, ce qui est important, c’est l’humanité et la volonté".
En retournant dans la maison familiale située près du bâtiment détruit, il retrouve Ritsu, son amie d'enfance aujourd'hui âgée de 20 ans, revenue dans la région suite à la mort de sa mère, sa dernière famille. Shigeji accueille alors Ritsu pour qu'elle s'occupe des tâches ménagères de la demeure, mais il lui faut très vite composer avec une autre donne : la jeune femme amène avec elle cinq orphelins très turbulents, laissés à l'abandon après que leur orphelinat a brûlé dans l'incendie. Une cohabitation très mouvementée va alors pouvoir commencer...

Cette cohabitation, on n'en a pour l'instant que les prémisses, mais on aime déjà la suivre. Si le fil rouge qui se dessine penche plutôt du côté du serment de Shigeji de reconstruire l'entreprise familiale, c'est toutefois une ambiance très axée sur le quotidien au sein de la maison que nous offre Mochizuki. On découvre petit à petit les différents personnages, d'abord Shigeji, puis Ritsu, ensuite les orphelins (principalement dans la deuxième moitié du tome), mais aussi d'autres protagonistes : Yokohama, Michiru le collègue de Shigeru, la belle Yûko Fukuda qui aura un rôle important par la suite, son père banquier qui ne cesse de vanter les mérites de sa fille... Une petite palette de personnages se met peu à peu en place, et celle-ci s'avère vite intrigante et intéressante. Les orphelins sont de véritables poisons, entre celle qui a toujours des idées noires et qui adore voir les gens dans des situations inconfortables, ceux qui veulent torturer des animaux, celle qui pleure tout le temps, celle qui traite tout le monde de ringard... Au fil qu'on les découvre, on comprend que la cohabitation sera houleuse. Les personnages secondaires sont bien campés, en tête le père de Yûko complètement émerveillé et obnubilé par sa fille, ce qui crée plus d'une fois des répliques lunaires du plus bel effet. Et du côté du héros, on a un Shigeru que l'on a envie de mieux découvrir, et une Ritsu au caractère bien affirmé et que l'on adore suivre dans ses tâches quotidiennes.
Par ailleurs, le trait de Mochizuki excelle pour mettre en valeur ce quotidien, via une grande attention portée apportée aux détails (les théïères, les onigiris, les bentô... mais aussi l'intérieur et l'extérieur de la demeure familiale, vrai théâtre de vie où s'entrechoquent les "colocataires"). De même, la narration plutôt posée est sublimée par de nombreuses petites trouvailles visuelles (notamment les angles de vue, les focus sur les parties du corps...) qui, mises bout à bout, offre un rythme doucement enlevé.

Il se dégage alors de la lecture une ambiance quotidienne plutôt paisible, rendue agréable par une certaine inventivité formelle et par les quelques frasques des personnages... alors même qu'en toile de fond, l'oeuvre aborde pourtant des thématiques très délicates.

En tête : les difficultés d'exprimer ses émotions, de communiquer, et de comprendre l'autre.
Dès les premières pages, et même dès la couverture, on comprend que cerner Shigeji ne sera pas chose aisée pour son entourage. Bien camouflé derrière sa grosse barbe (plutôt improbable pour un Japonais) et ses lunettes noires, le jeune homme ne laisse rien filtrer de ce qu'il ressent, pas même lors de la mort de ses parents, pour lesquels il refuse même de vraies funérailles. De même, il refuse systématiquement toutes les propositions d'aide qu'on lui fait suite à la mort de ses parents et à la destruction de l'entreprise familiale. Des choix lui valant des incompréhensions, notamment de la part de Yokohama qui s'en offusque. Shigeji est-il insensible ? Le lecteur comprend très vite que non, et cela, Mochizuki le montre à merveille à travers les tics du personnage, qui se recroqueville sur lui-même en apprenant la mort de ses parents (alors que le geste pourrait paraître amusant ou étrange), ne cesse de serrer discrètement les poings quand il est contrarié plus ou moins gravement...
Et il en est exactement de même concernant Ritsu. Derrière un regard quasiment toujours obstiné, on devine d'autres émotions qui ne se dévoilent pleinement qu'en observant les geste de la jeune femme : la tête penchée quand elle est intriguée, les lèvres mordillées ou les poings serrés quand elle est contrariée... Des petits gestes auxquels il faut prêter attention, et que Shigeru connaît bien, lui qui est l'ami d'enfance de cette fille qui, quand elle était petite, arborait déjà ce regard obstiné ne laissant rien paraître de ses vrais sentiments.
Dans Chiisakobé comme dans la réalité, c'est parfois en observant mieux les gens qu'on peut réellement les cerner et les comprendre. Encore faut-il faire cet effort.

Mais que traduisent ces comportements parfois très difficiles à cerner ? En réalité, bien des choses.
Chez Shigeru, on devine derrière les choix en apparence incompréhensibles un profond désir de se relever de lui-même, sans aide. Comme une sorte de fierté, de volonté. Sa manière à lui d'honorer les paroles de son défunt père. Il souhaite reconstruire de lui-même, sans baisser les bras, ce qui a été détruit, ne serait-ce que pour se reconstruire lui-même intérieurement. Une façon d'être qui est omniprésente depuis toujours dans un pays habitué aux catastrophes (on peut citer le 11 mars 2011, le séisme de Kobe et Hiroshima, pour ne nommer que les plus grandes catastrophes nippones de ces dernières décennies), et que Mochizuki, à l'instar de bien d'autres artistes, expose brillamment, mais ici avec une forte portée humaine et dans une ambiance qui lui est propre.
Ritsu n'est pas en reste : son caractère difficile à cerner et son obstination parfois presque incompréhensible au premier abord traduisent bien des choses. Sa volonté inébranlable de s'occuper des cinq orphelins pourtant si turbulents témoigne de sa propre blessure intérieure : celle d'avoir perdu sa dernière famille il y a peu, un drame marquant qu'elle n'aborde jamais directement, mais que l'on devine grâce à toute la subtilité du mangaka.
Et dans ces conditions, qui mieux que Ritsu peut comprendre ces orphelins ? Derrière leur comportement de sales gosses infernaux enchainant les bêtises, on devine aisément les blessures ancrées en chacun d'eux : l'absence de repères familiaux, le ballottement parfois cruel dans un univers adulte, et, de ce fait, une profonde défiance envers ces mêmes adultes et envers le monde qui les entoure.
Derrière la reconstruction de Daitomé voulue par Shigeji, c'est la reconstruction de tous ces personnages en perte de repères que l'on devine et que l'on suit au plus près.

C'est donc une lecture puissante et beaucoup plus riche qu'il n'y paraît qui nous attend. Portée par les talents narratifs et visuels d'un auteur qui a souvent eu à coeur de décortiquer les sentiments humains dans ses oeuvres, Chiisakobé s'offre un premier tome de haute volée, qui plus est servi dans une édition impeccable : grand format, couverture cartonnée brillante, papier bien épais, impression de qualité, traduction sans la moindre fausse note.
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Mon top lectures (hors nouvelles séries) de 2015 :
RiN 5, A Silent Voice 6, Ushijima 27.

Mon top nouvelles séries de 2015 :
Deathco, Underwater, Les Enfants de la baleine, One-Punch Man.

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Re: Chiisakobé

Message non lu par SturmMagruserV » 13 juil. 2016, 14:11

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Il a bossé avec Umino Chika ou c'est un style assez courant? Arbres, palissade, muret, plantes... ça fait beaucoup!

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shinob
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Re: Chiisakobé

Message non lu par shinob » 13 juil. 2016, 16:06

Les plantes et les palissades, c'est vraiment très courant au Japon.
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SturmMagruserV
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Re: Chiisakobé

Message non lu par SturmMagruserV » 13 juil. 2016, 20:31

shinob a écrit :Les plantes et les palissades, c'est vraiment très courant au Japon.
Soit. Restent quand même les arbres verts et le sousbassement à deux parpaings, c'est assez troublant...

D'ailleurs, googlez la couverture de 将棋の渡辺くん : c'est du triple parpaing avec un style de palissade qui tranche avec les deux précédentes. Je ne sais plus que croire...

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shinob
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Re: Chiisakobé

Message non lu par shinob » 13 juil. 2016, 22:09

Pour avoir été sur place, je peux te dire que de nombreuses maisons japonaises sont comme ça.

A partir du moment où tu souhaites envoyer l'image d'un concept familial, l'idée d'utiliser la façade d'une maison japonaise typique est compréhensible.

Et le style "maison familiale urbaine typique", ben il n'y en a pas 15000. Faut pas non plus voir du plagiat n'importe où.

Une photo que j'ai moi-même prise au Japon il y a quelques années : palissade, plantes, ambiance... c'est presque pareil (bon il y a un vélo et des affiches pour des élections mais l'idée est là). :mrgreen:

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Re: Chiisakobé

Message non lu par SturmMagruserV » 13 juil. 2016, 23:36

shinob a écrit :Une photo que j'ai moi-même prise au Japon il y a quelques années
Je prend le pari: 2008-2009 à Toshima ou 2012-2013 à Tokyo.

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Re: Chiisakobé

Message non lu par shinob » 13 juil. 2016, 23:41

C'était lors de mon premier séjour, donc février 2012 à Tôkyô. :wink:
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