L'Oiseau Bleu

Rubrique consacrée aux seinen, c'est à dire des séries se destinant à un lectorat adulte.
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Koiwai
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L'Oiseau Bleu

Message non lu par Koiwai » 12 nov. 2015, 15:04

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On l'avait encensé avec le magnifique Chien gardien d'étoiles, on le retrouve enfin en France, cette fois-ci aux éditions Ki-oon, avec son dernier ouvrage en date : via L'Oiseau Bleu, Takashi Murakami délivre à nouveau un ensemble de deux drames profondément humains dont il a le secret, pour un nouveau chef d'oeuvre instantané.

Ici, Murakami livre une oeuvre qui, comme beaucoup d'autres, est imprégné de l'après 11 mars 2011. A l'origine, le scénario centré sur le thème de la famille avait été entamé par l'auteur peu avant le drame, mais à l'issue de celui-ci, l'impact sur son esprit fut tel que le recueil s'est en retrouvé fortement nourri. La peur de perdre ses proches, le besoin de se reconstruire après un drame comme celui-ci, l'inquiétude face à sa propre mort, sont autant de tourments ayant pris le mangaka au plus profond de lui-même, se répercutant sur son oeuvre qui n'en apparaît alors que plus sincère et juste.

A l'instar du Chien gardien d'étoile, L'Oiseau Bleu se divise en deux récits emboîtés l'un dans l'autre.

Le premier récit, qui fait environ 80 pages, offre son nom au recueil, et puise lui-même ce nom dans l'oeuvre éponyme du belge Maurice Maeterlinck qui a déjà inspiré beaucoup d'oeuvres rien qu'au Japon (un chapitre du manga Demain les oiseaux de Tezuka, RahXephon, un long passage de Moonlight Act, Eureka Seven...).
Dans cette oeuvre, un frère et une soeur, Tyltyl et Mytyl, partent en quête d'un légendaire oiseau bleu afin de guérir une enfant malade. Et les enfants, dans leur quête, croiseront notamment la route de de personnes issues de leur passé et de leur avenir : leurs grands-parents morts, leur petit frère qui n'est pas encore né... La référence au récit de Maeterlick dans le manga de Murakami n'est évidemment pas anodine et possède une forte symbolique puisqu'il y est, là aussi, question de la mort, du passé et du futur.

Porté par de superbes premières planches aux couleurs paisibles, le début présente une scène de bonheur quotidien on ne peut plus simple : celle d'un pique-nique. Celui de la famille Higashimoto. La douce Yuki, la mère, profite de cet instant fugace mais essentiel aux côtés, de son mari aimant, Naoki, et de Shu, leur adorable petit garçon de 5 ans. Puis vient la route du retour, où les couleurs disparaissent, les pages n'étant ponctuées que de rouge lorsque vient frapper un drame aussi soudain que terrible : la faute à une tourterelle passant devant la voiture de la famille, Naoki perd le contrôle du véhicule, qui sort brutalement de la route. Yuki s'en sort avec seulement une blessure à la tête... mais son fils ne survit pas à la violence du choc, et son époux se retrouve dans un coma végétatif dont il risque de ne jamais sortir...

En un rien de temps, la vie de Yuki bascule du tout au tout, au bout d'un drame qui frappe des familles chaque jour. Pour celle qui avait enfin fondé un foyer et trouvé le bonheur, tout est soudainement parti en fumée... Quel avenir l'attend désormais ? Comment pourra-t-elle se relever de cette terrible épreuve ? Telles sont les questions que Murakami abordera avec une finesse exemplaire.

L'auteur frôle le pathos à quelques égards, notamment dans le surplus de malheur s'abattant sur Yuki : elle qui avait perdu ses parents très jeune et venait tout juste de connaître le bonheur familial, elle vient à nouveau de le perdre. Et pourtant, Murakami parvient à éviter d'être trop larmoyant, car plutôt que chercher artificiellement à nous tirer les larmes des yeux, il s'applique plutôt à dépeindre de près le nouveau quotidien qui attend Yuki, et cela passe par de nombreuses étapes finement croquées sur le plan psychologique. Ainsi retrouve-t-on une Yuki qui a d'abord du mal à réaliser que son enfant n'est plus là. Elle continue, pendant un temps, d'aller l'attendre à la sortie du bus, en vain. Elle se raccroche aux dernier résidus de sa voix enfantine, enregistrée dans un vieux jouet, mais à coté de ça ne parvient pas encore à regarder en face les photos de lui... Murakami présente avec force et finesse toute l'ambivalence de la détresse psychologique de la jeune femme, incapable pour l'instant de pleurer la mort de son enfant tant elle ne peut y croire et préfère, en quelque sorte, fuit cette réalité impossible à accepter.
La fuite et l'espoir se font alors à travers la figure de son époux, plongé dans un coma végétatif dont il a peu de chances de ressortir. Naoki, présent sans l'être, reste celui en qui Yuki peut le plus se raccrocher, et elle s'occupera alors de lui jour après jour, au gré de ses passages dans différents hôpitaux et cliniques, jusqu'à ce qu'il soit rapatrié au domicile familial où elle continuera inlassablement de lui prodiguer les soins. Ses beaux-parents, une femme bienveillante et un homme affaibli par un début de démence et ayant lui-même préféré effacer de sa mémoire l'existence de Shu et de Naoki, auront beau lui proposer de s'arrêter là, auront beau lui dire qu'elle peut encore refaire sa vie, il n'en sera rien.

Dans cette présentation quotidienne, Yuki nous apparaît alors profondément humaine dans son mélange de faiblesse et de force, coincée entre le drame de la perte de son enfant et l'espoir de voir Naoki reprendre conscience. Dans ce portrait d'une difficile reconstruction, Murakami fait des merveilles sur le plan narratif et visuel. Sa narration posée et proche de Yuki est impeccable et fait passer l'essentiel sans forcer (par exemple, le temps qui passe inlassablement se voit uniquement à travers les cheveux de la jeune femme qui repoussent peu à peu), son trait tout en douceur (que ne renierait pas Fumiyo Kôno) dégage autant de poésie que d'humanité... Et que dire de ces moments venant entrecouper le lourd quotidien de Yuki, où nous sommes invités à suivre Shu et Naoki vagabondant ensemble dans la prairie, pour un résultant apportant plus de douceur et de poésie tout en proposant une belle vision métaphorique de la mort... et du lien unissant ces deux-là à Yuki qu'ils ont laissée seule derrière eux, et qui est ici symbolisée par une belle trouvaille : une nuée de libellules, qui, peut-être, finira par récupérer Naoki ?

A l'issue de ce récit mêlant un drame puissant à un abord intelligent, humain, doux et poétique, la perte d'un être cher est évoquée avec maestria par un auteur délivrant, au bout du compte, un message d'espoir qui fait mouche. "Ainsi va la vie".

Le deuxième récit, "Les feuilles mortes", tire son nom d'un double-sens japonais, ce terme pouvant désigner les feuilles malades d'un arbre ou le fait de retrouver quelqu'un que l'on connaît de façon fortuite. Deux définitions collant au personnage central de ce récit : Hideo Higashimoto, le père de Naoki et grand-père de Shu, croisé dans le premier récit alors qu'il connaissait un début de démence.
Cette fois-ci, c'est un début plus brut auquel nous avons droit : des couleurs plus artificielles, ponctuées de bruits assourdissants représentées par d'envahissantes onomatopées. Nous sommes dans une aciérie des années 60, où le jeune Higashimoto exerce son premier travail aux côtés de collègues qui tentent tous, tant bien que mal, de joindre les debout. C'est notamment le cas d'un collègue qui, pour subvenir aux besoins de son fils Yuta, multiplie ses heures de travail, confiant alors la garde de son enfant à Higashimoto. Les choses se passent plutôt bien, Higashimoto s'attache fortement à Yuta et à son paternel. Jusqu'à ce que...
Retour dans le présent, où l'on retrouve un Hideo vieilli et amoindri par les débuts de sa démence. Il commence à oublier certaines choses d'abord anodines, puis cela prend peu à peu de plus en plus d'ampleur... Il est atteint de la maladie d'Alzheimer, et cela s'amplifie forcément au fil du temps. Et là aussi, Murakami choisit de nous plonger au plus près du personnage et de son épouse. Au fil d'une narration toujours aussi attentive et douce, et de dessins toujours aussi subtils notamment pour présenter le passage du temps (ici, ce temps qui passe se ressent tout naturellement à travers la vieillesse de plus en plus marquée de Hideo), on voit le quotidien du vieux couple de plus en plus mis à mal par la maladie, à laquelle vient s'ajouter le drame de Yuki, Naoki et Shu qui a forcément un impact lui aussi. Voir Hideo oublier de plus en plus de choses, se demander de plus en lus souvent ce qu'il fait et qui est sa famille, et voir son épouse continuer d'être là pour lui malgré des difficultés de plus en plus forte, a quelque chose de profondément touchant et humain dans cette simplicité de ton. Murakami trouve le ton parfait pour dépeindre la lente "déchéance" du vieil homme, qui oublie jusqu'à sa famille... alors que, pourtant, il semble ne pas oublier certaines choses même s'il a du mal à s'en rappeler précisément. Le souvenir de son premier travail où il veut constamment retourner, le souvenir d'un enfant pour lequel il n'a rien pu faire... Et si le message d'espoir était là ? Car de façon presque fortuite, une figure du passé de Hideo finit pas ressurgir devant lui, et c'est désormais cette figure qui est là pur lui. Pour tenter de le soigner, mais aussi pour montrer que, même s'il oublie tout et qu'il ne sera bientôt plus de ce monde, il y aura toujours quelqu'un pour entretenir son souvenir. Dans tout ceci, Murakami parvient à nouveau à éviter de justesse le pathos. Il est même rare de voir les personnages pleurer réellement, et quand ils pleurent c'est très brièvement dans des scènes qui marquent en profondeur de par leur justesse, comme à la page 158.

Et l'auteur ne s'arrête pas là : tout comme dans le Chien gardien d'étoiles, ses deux récits lui permettent également de mettre en avant des failles de la société japonaise : le manque d'implication et d'aide des soins médicaux et sociaux dans un cas comme le coma végétatif, les gros manques dans les mesures de soutien et d'assistance pour des maladies comme la démence... tout ceci ne faisant que rendre plus pénible encore la situation des patients et de leur famille. Comment se relever quand les aide extérieures ne suffisent pas et que la société ne prend pas le temps et les mesures pour ça ?

Sur un total de 210 pages, c'est alors une oeuvre incroyablement juste et complète que nous offre le mangaka. Enfant, adultes, personnes âgées... Murakami brasse toutes les générations pour les confronter brillamment à d'important problèmes de société et à de fortes thématiques humaines : la mort qui frappe soudainement ou qui approche inexorablement, le deuil, le souvenir, l'oubli, la vieillesse... des choses qui sont le lot de tout être humain et contre lesquelles on ne peut rien, hormis l'indéfectible soutien des proches, de la famille, et le besoin de trouver la force de se reconstruire. Ainsi va le cycle de la vie, les dernières pages bouclant d'ailleurs la boucle ouverte au début du tome via l'image symbolique de l'oiseau.

L'édition de Ki-oon est impeccable. Le grand format de la collection Latitudes se prête totalement au travail de Murakami, les pages en couleur dont partie intégrante de l'ambiance de l'oeuvre, la qualité d'impression est excellente, la traduction ne comporte aucune fausse note, et la couverture colorée avec son vernis sélectif est du plus bel effet.
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