Anguilles démoniaques

Rubrique consacrée aux seinen, c'est à dire des séries se destinant à un lectorat adulte.
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Koiwai
Rider on the Storm
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Anguilles démoniaques

Message non lu par Koiwai » 11 févr. 2016, 12:15

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Tome 1 :

Après le très efficace L'île infernale et, tout récemment, un Moon Shadow peu inspiré, on attendait Yusule Ochiai au tournant avec son nouveau manga, Anguilles démoniaques. Dessinée en 2014-2015, cette série en trois tomes est l'adaptation d'un roman noir de Yû Takada, et nous plonge une nouvelle fois dans un univers sombre et inquiétant. Mais cette fois-ci, bye bye le cadre insulaire de L'île infernale : c'est au coeur même de la société nippone et de ses bas-fonds que nous plonge l'oeuvre.

Nous y suivons Masaru Kurami, homme endetté jusqu'au cou et qui tente de joindre les deux bouts pour préserver son épouse, la belle mais fatiguée Tomoko. Ce trentenaire, malgré sa carrure très imposante, n'a jamais eu une grande confiance en lui et est plutôt timide, mais cela pourrait changer avec son arrivée au sein de Chiwaki Enterprise, une mystérieuse société où il fait ses premiers pas, entre son boss autoritaire et son collègue Tomita qui le prend un peu de haut. Seulement, le patron décèle en lui un potentiel certain, qu'il faut seulement peaufiner. Crâne et sourcils rasés, lunettes de soleil sur le nez : voila Masaru transformé, gagnant même un certain respect de Tomita, et prêt mieux que jamais à enchaîner les missions que lui confie le patron. Mais ces missions sont loin d'être belles : recouvrement de dettes, prostitution, extorsions, transports de marchandises inconnues... L'univers de Chiwaki Enterprise, c'est celui de la face sombre de la société. Mais le grand gaillard n'a pas le choix : s'il veut rembourser ses dettes et préserver Tomoko, et quitte à s'imposer dans le milieu, il lui faut accomplir ses missions, sans jamais chercher à en savoir trop. Car dans cet univers, mieux vaut ne pas fourrer son nez partout...

Dès les premières pages, Yusuke Ochiai pose le ton : son récit démarre rapidement et nous plonge d'emblée dans un univers que l'on devine sombre et inquiétant. Une impression qui ne fait que s'accentuer au fil des pages, tandis que l'on découvre petit à petit le nouvel univers de Masaru, celui où l'exploitation de certaines misères humaines profite à certains. Il sera question, entre autres, de dettes, de prostitution, de drogue... Le talent de l'auteur est de ne pas partir dans la surenchère sur tout cela, et de surtout en profiter pour nous immiscer de plus en plus dans une atmosphère où le malaise n'est jamais loin. Pour cela, l'oeuvre peut compter sur des qualités indéniables.

Tout d'abord, l'aspect visuel redoutablement efficace. Plus encore que dans L'île infernale ou que dans Moon Shadow, Ochiai s'appuie sur un trait assez épais pour offrir des gueules quelque peu burinées (comme celle de notre héros dès la couverture, du vieux Shinkichi, ou encore et surtout de l'effrayant Hide au visage déformé par un accident), mais aussi des décors bien présents et souvent malsains et poisseux (il suffit de voir le quartier de Kuromu, peu vivant, délabré, lugubre, où seuls les cris des corbeaux se font entendre). L'auteur offre un travail de mise en scène impactant, ainsi qu'un gros effort sur les jeux d'ombre très présent qui ne font que renforcer l'inquiétude ambiante.

Ensuite, la narration, qui passe énormément à travers le personnage principal et ses pensées. La narration interne nous invite à suivre au plus près ce qu'il ressent, ses interrogations, ses inquiétudes, son désir de s'en sortir... et c'est d'autant plus efficace quand on le voit commencer à s'imposer dans son travail, et que tout le monde autour de lui s'écarte sur le chemin de ce colosse au regard camouflé par ses lunettes.

C'est dans cette ambiance particulièrement réussie que l'intrigue, petit à petit, se pose. Bien entretenue par les missions et par le regard très observateur que Kurami pose sur ce qu'il voit de cette face sombre de la société, l'inquiétude ne fait que monter dès lors que l'on découvre le quartier de Kuromu, la société Maruyoshi spécialisé dans les anguilles, et la mission que notre héros et Tomita sont chargés d'accomplir dans ce recoin sordide : transporter un mystérieux container sans chercher à savoir ce qu'il y a dedans... Que cache cette livraison ? Le patron est-il fiable ? Des interrogations qui apparaissent peu à peu pour donner facilement donner envie de découvrir la suite.

En somme, mission réussie pour ce premier tome : on retrouve un Yusuke Ochiai en grande forme, offrant un volume dont l'atmosphère inquiétante, lugubre, malsaine et poisseuse ne fait qu'aller crescendo au fil d'un récit très bien servi par sa narration appliquée et ses visuels immersifs. un très bonne entrée en matière !

L'édition française est servie par les habituelles qualités de papier et d'impression de Komikku, et par une traduction limpide de Thibaud Desbief. Aucun pépin à l'horizon.
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