Snegurochka

Rubrique consacrée aux seinen, c'est à dire des séries se destinant à un lectorat adulte.
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Koiwai
Rider on the Storm
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Snegurochka

Message non lu par Koiwai » 19 févr. 2016, 15:02

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Tout commence sur les bords d'un lac russe de Carélie, en 1933. Une belle et étrange jeune fille en fauteuil roulant et son serviteur, un bandeau sur l'oeil gauche et souffrant d'une énigmatique maladie, discutent avec un peintre au sujet d'une bâtisse située non loin. Sur un ponton du lac, un pêcheur s'adonne à son occupation, entouré de deux autres hommes avec qui il semble discuter.
Quelques pages plus loin, la mort frappe, froidement : bienvenue dans la Russie des années 1930, quelque part entre la chute de l'Empire russe marqué par la mort du dernier Tsar en 1917, et l'ascension d'une Union Soviétique encore jeune mais déjà dominée par un certain Staline, n'hésitant pas à éliminer les unes après les autres les possibles futures menaces qui pourraient contrecarrer sa montée...
L'handicapée et le borgne, quant à eux, se dirigent vers la datcha, la villa d'été qui les intrigue tant et qui était autrefois occupée par une famille d'aristocrates, et demandent à s'y installer. Tandis que la jeune fille, en échange du logement, prête ses charmes à l'agent de l'OGPU Mikhalkov qui occupe les lieux, la vie suit son cours dans cette bâtisse isolée dans la campagne russe. Mais il s'avère très vite que Belka et Shchenok, puisque c'est leur nom, ne sont pas là par hasard. Au coeur de cette datcha au passé incertain, ils cherchent quelque chose... mais quoi ? Et qui sont-ils en réalité ?

Après nous avoir conquis avec la captivante, tantôt violente tantôt hypnotique fresque de samouraï L'habitant de l'infini, Hiroaki Samura revient enfin en France en ce début d'une année 2016 qui sera placée sous son signe chez Casterman.
Troquant le Japon de l'ère Edo contre la Russie des années 30, il délivre un récit qui n'a pas fini de captiver, ce serait-ce que pour son dessin inimitable, à la fois fin, élégant et racé, offrant des décors que l'on aurait sans doute aimé plus nombreux mais qui s'avèrent somptueux quand ils sont là. La datcha russe de l'époque, principal lieu du livre, est croquée de bien belle manière, que ce soit son intérieur où l'atmosphère d'enfermement est bien rendue grâce aux détails et aux cadrages très variés, ou son extérieur inspiré de la maison de Tolstoï. Tout autour, la campagne russe étend ses paysages glaciaux et plutôt sauvages à perte de vue, pour une impression de froideur et d'isolement fascinante. Mais les personnages ne sont pas reste, que ce soit le vieux dégarni Mikhalkov que l'on a longtemps du mal à cerner, l'élégant mais mystérieux et peu loquace borgne Shchenok, et, surtout, Belka, jeune fille handicapée captivante dans ce qu'elle peut montrer à la fois de beauté, de fragilité physique, et de force dans un regard profondément perçant et déterminé. Son nom, Snégourotchka, vient d'un conte folklorique centré sur le mythe de la dame des neiges, beauté froide et mystérieuse aux origines énigmatiques. Ca lui colle parfaitement.

Mais ces deux-là, qui sont-ils ? Que recherchent-ils ? Nous le découvrirons petit à petit. Tandis qu'il s'applique, comme dans L'habitant de l'infini, à reconstituer avec minutie le quotidien de cet endroit et de cette époque, Samura délivre au fil des pages, à travers les différentes avancées et les personnages rencontrés (historiques ou non), des éléments de réponse laissant peu à peu deviner les choses avant qu'elles se confirment. Et la petite histoire de se mêler alors à la grande Histoire, l'auteur nous immisçant mieux que jamais dans les repères historiques de cette époque, où il mêle la fiction pour réinterpréter à sa manière la théorie selon laquelle toutes les traces du défunt Empire russe n'auraient pas été effacées... Sachez également qu'il ne faut aucunement s'attendre ici à un récit mouvementé, mais à une oeuvre presque contemplative, au trait captivant, dont le fond partiellement historiques sert une quête identitaire et personnelle, celle des deux mystérieux personnages principaux. Mission réussie : Samura, une nouvelle fois, nous captive dans la beauté froide de son oeuvre.

Sakka/Casterman délivre une édition de très belle facture. La couverture, fine, élégante, froide et portée par son vernis sélectif, attire l'oeil, tandis que le grand format et l'excellente qualité d'impression et de papier sont un gros plus pour profiter comme il se doit du travail visuel de l'auteur. La traduction d'Aurélien Estager ne souffre d'aucun fausse note et sonne très bien, notamment via l'effort fait pour coller à l'époque. On aurait pu se sentir trop perdu par rapport aux assez nombreux termes spécifiquement russes, mais ceux-ci bénéficient de notes de traduction suffisantes. La première page en couleur est un régal pour les yeux, tandis que la postface et la présentation des personnages en fin de tome (car à lire uniquement après avoir fini le livre) s'avèrent très intéressantes pour comprendre le cheminement de Samura dans la création de son récit.
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