L'île Panorama

Rubrique consacrée aux seinen, c'est à dire des séries se destinant à un lectorat adulte.
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Koiwai
Rider on the Storm
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L'île Panorama

Message non lu par Koiwai » 29 avr. 2010, 19:18

L'île Panorama
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En France, nous connaissons déjà le controversé Suehiro Maruo pour des oeuvres à ne pas mettre entre toutes les mains, comme Yume no Q-saku ou la Jeune Fille aux Camélias. Cette fois-ci, c'est chez Casterman que nous retrouvons cet auteur atypique, avec une oeuvre lauréate du prestigieux prix Tezuka en 2009 qui adapte le livre éponyme du célèbre Ranpo Edogawa, l'un des pères du roman policier japonais.

Hirosuke Hitomi, écrivain raté, apprend la mort de Komoda, un ancien camarade devenu un riche homme d'affaires, et qui avait la particularité de lui ressembler comme deux gouttes d'eau. Face à cette nouvelle, il décide de faire revenir le défunt à la vie en usurpant son identité, et de laisser l'ancien Hirosuke pour mort, tout ceci dans le seul but d'accomplir son rêve: construire sur une petite île une sorte de paradis fantasque inspiré d'un conte d'Edgar Poe...

Pas de véritable prise de risque dans le fond en lui-même: Maruo semble reprendre de manière classique l'histoire inventée par Ranpo Edogawa. Le tout est narré de manière assez linéaire, en nous invitant à suivre le parcours de Hirosuke, de l'usurpation de l'identité de Komoda jusqu'à la découverte de l'île, que le lecteur découvre en même temps que la femme de Komoda, en passant par les étapes de construction (sur lesquelles le mangaka ne s'attarde pas) et d'autres difficultés, comme les soupçons de la femme de Komoda, qui ne reconnaît plus son mari depuis son étrange résurrection.

Dans un premier temps, le ton est posé, se veut réaliste, et l'intrigue, couplée à un dessin détaillé, se fait facilement immersive, tout en instaurant petit à petit un climat à la fois fantastique et malsain dû au projet complètement fou et pourtant fascinant de Hirosuke. Par ailleurs, on appréciera le travail subtil, neutre et jamais insistant, porté à cet anti-héros dominé par un soupçon de folie, laissant de côté tout souci de réalité pour laisser libre cours à son imagination et à ses fantasmes.

Mais le tout éclate réellement à partir de la deuxième moitié de l'ouvrage, lorsque l'heure est venue pour le lecteur de découvrir l'île en même temps que la femme de Komoda. C'est à partir de cet instant que Maruo révèle véritablement l'étendue de son art en nous offrant sa propre vision du paradis créé par Hirosuke. Ainsi, chaque lieu visité par la femme de Komoda constitue une nouvelle découverte pour le lecteur. La richesse visuelle est impressionnante, chaque nouveau décor qui se dévoile sous nos yeux faisant preuve de beaucoup de diversité. Les nombreux secrets de ce paradis artificiel sont cohérents et sont parfaitement mis en valeur par le coup de crayon très fin et détaillé de l'auteur, qui montre ici toute l'étendue de ses influences, la plus marquante étant sans doute ici l'art et la civilisation romaines, que ce soit à travers les statues, les vêtements ou l'absence de tabous. Une absence de tabous qui, vers la fin du titre, donne lieu à quelques scènes de sexe explicites qui finissent de justifier la classification du mangaka dans le genre "eroguro", ce mouvement artistique combinant l'érotisme à des éléments grotesques, voire fantastiques et horrifiques, et qui fut notamment initié dans les années 1920 par Ranpo Edogawa lui-même.

L'ambiance de toute cette seconde moitié est une franche réussite, couplant sans forcer le fantastique et le poétique à une atmosphère plus macabre et malsaine. Pléthore de sensations contradictoires viennent ainsi titiller le lecteur avant que celui-ci ne referme l'ouvrage sur une conclusion un peu expéditive et libre d'interprétation, en ayant bel et bien le sentiment d'avoir lu un titre assez atypique.

A travers cette ambiance particulière, on retrouve notamment ce qui fait la particularité des oeuvres de Poe, dont Ranpo Edogawa était lui même un grand amateur (si bien que son pseudonyme, Edogawa Ranpo, reprend le nom d'Edgar Allan Poe en l'adaptant à la prononciation japonaise).

Quelle que soit la manière dont on l'appréhende, on ne ressort pas indemne de la lecture de L'île Panorama. Voici une adaptation de grande qualité, servie dans une édition plaisante.
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