Santetsu - 11 mars 2011 - Après le cataclysme

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Koiwai
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Santetsu - 11 mars 2011 - Après le cataclysme

Message non lu par Koiwai » 11 mars 2013, 22:12

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11 mars 2011. Le Japon connaît l'une des plus grandes séries de catastrophes de son histoire : un séisme d'amplitude 9,1 sur l'échelle de Richter, dont à découlé un tsunami dévastateur atteignant à certains endroits quelques dizaines de mètres de hauteur. Les photos d'une côte ravagée ont fait le tour du monde.
Deux ans ont passé, le drame paraît désormais loin, mais est pourtant toujours là, ancré dans les mémoires et dans la vie de nombreuses personnes qui l'ont vécu. Sur une durée plus ou moins longue, les actes de charité, de courage et les témoignages se sont succédé, et continuent toujours, dans tous les domaines, y compris dans le manga.
Et parmi ces témoignages en manga, certains commencent à parvenir en France. Parmi eux, le recueil Japon - un an après sorti chez Kazé Manga en 2012, le one-shot Les Cerisiers fleurissent malgré tout paru chez Kana début mars 2013, et désormais Santetsu - 11 mars - Après le cataclysme, un titre radicalement différent dans son approche, et, de manière plus large, un manga résolument unique dans le paysage français, puisque loin d'être une fiction, il s'agit d'un docu-manga, un véritable documentaire basé sur des faits et des témoignages totalement vrais. Un genre à part entière, jusque là quasiment inédit dans notre pays (signalons tout de même L'Affaire Sugaya, excellent one-shot sorti chez Akata/Delcourt en 2012, qui se rapproche de ce genre).

A l'heure où le drame du 11 mars 2011 n'a toujours pas fini d'avoir des répercussions à l'échelle internationale, Santetsu prend le parti de s'intéresser à une histoire à plus petite échelle, celle du chemin de fer Sanriku, réputée pour son charme intemporel, ravagée par la catastrophe. Mais face à une catastrophe d'une ampleur inouïe, se dressent des morceaux de courage, de solidarité et d'abnégation comme celui décrit ici : à peine quelques jours après la catastrophe, le chemin de fer Sanriku reprend partiellement sa route, concrétisant les débuts des efforts d'une équipe bien décidée à ne pas se laisser abattre et à reconstruire de ses propres mains ce qui a été détruit. Des efforts qui continueront par la suite, l'histoire de la reconstruction de Sanriku devenant petit à petit un véritable exemple de courage, comme il y en a eu d'autres, à échelle nationale.

Auteur de cette non-fiction, Koji Yoshimoto a effectué plusieurs déplacements dans la région du chemin de fer afin d'y recueillir les témoignages et d'y prendre des photos, et il s'applique dès lors à reconstituer dans son manga ce qui s'est passé, étape par étape : l'arrivée du séisme puis du tsunami qui ont à tour de rôle ravagé la région, la prise de conscience de l'horreur qui vient de se dérouler, puis la mise en route et l'organisation de la reconstruction.

Dans sa façon de raconter les choses, l'auteur peut s'avérer assez abrupt, tant tout est construit comme un documentaire, à base d'interviews, de rencontres, de nombreux témoignages intégrés comme tel au beau milieu du récit. Le mangaka ne cherche pas spécialement à embellir les choses et ne joue pas la carte de l'émotion, il se contente d'expliquer avec clarté et sobriété l'histoire de la reconstruction de Sanriku, sur la base de tous ces témoignages qui dévoilent les uns après les autres d'authentiques actes de courage ou de vrais moments de peur à échelle encore plus petite, à l'image de ces deux conducteurs de train ayant connu la tragédie de très près alors qu'ils étaient en plein travail.

A vrai dire, l'ensemble du récit est construit sur les rencontres, qui se succèdent au fil des pages comme autant de témoignages intéressants, des deux conducteurs évoqués précédemment au président de Sanriku, en passant par l'écrivain de non-fiction Kota Ishii, un professeur d'université généreux, ou tout simplement divers habitants qui ont mis la main à la patte à leur manière. En résulte une oeuvre qui peut paraître assez bizarrement construite, assez abrupte dans sa narration, l'auteur ne s'embarrassant pas toujours de réelles transitions entre les différents témoignages, cartes et faits qu'il met en scène. Il en résulte un ensemble assez brut, un peu lourd à lire, mais qui sonne bel et bien vrai et qui vaut de faire un effort.

En ce qui concerne le visuel, il est dans la lignée de la narration. Koji Yoshimoto ne cherche pas à embellir son trait : ses personnages sont loin des standards de beauté, pas très fins ni très dynamiques, caricaturaux dans les visages, dotés de certaines erreurs de proportion. L'ensemble se veut simple, sans subterfuges et sans mensonges, et il ne faut pas se laisser rebuter par ce trait que certains qualifieront de grossier, car derrière cette façade, on découvre un tout qui fait bien passer les sentiments avec une certaine humilité, sans prétention. Et puis n'oublions pas que l'essentiel ne réside par dans le rendu visuel, mais bel et bien dans les nombreux témoignages. Quant aux décors, ils amènent des images vraies. Il n'y a aucune volonté de faire des images-choc, mais plutôt une envie d'offrir des paysages faisant prendre conscience de la situation avec réalisme et sans surenchère. En somme, c'est dans le ton de l'oeuvre.

Entièrement construit comme un documentaire, Santetsu cache derrière son aspect austère une grande richesse, se faisant témoin d'un superbe morceau de bravoure tout humain parmi tant d'autres face à l'ampleur de la catastrophe. Le récit de Koji Yoshimoto, pour l'instant unique en France (est-il le début d'une lignée ?), ne se place aucunement en divertissement, et a une fonction totalement nécessaire.

Le prix de 9,15€ trouve sa justification dans une édition particulièrement soignée, dotée qu'une excellente qualité de traduction, de papier et d'impression, et ponctuée de nombreux textes sur le chemin de fer (sa genèse, sa géographie, les étapes de sa reconstruction...), de témoignages, de cartes, de rencontres (dont celle très intéressante, en fin de tome, entre Koji Yoshimoto et l'écrivain Kota Ishii).
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